Conversation décisive
C’était un après-midi d’automne, au
lendemain d’une longue nuit pluvieuse. La sonnerie du lycée avait retentit, ce
qui signifiait que c’était la fin des cours pour Ashley, une jeune fille de 16
ans. Elle décida de se dégourdir les jambes dans Central Park, non loin de son
lycée, à New York. Le ciel bleu se faisait timide et elle continuait de marcher
sur les feuilles mortes qui tombaient des arbres. Même si la pluie avait cessé,
son visage était mouillé tant elle avait pleuré. Central Park était noir de
monde mais elle réussit finalement à trouver une place près d’un vieil homme,
d’allure solitaire et qui semblait ne pas avoir pris de douche depuis un
certain temps.
L’homme
regarda longuement la jeune lycéenne. Peut-être était-il étonné de voir une
fille aussi propre et soignée qu’Ashley décider volontairement de s’asseoir à
ses côtés ? Malgré le lourd regard que le sans-abri lui lançait, la jeune fille
restait calme et l’ignorait. Elle essuya ses larmes et baissa les yeux.
« Mauvaise
journée, n’est-ce-pas ? » lui demanda-t-il.
Elle le
regarda d’un air inquiet et s’interrogea. Était-ce bien à elle qu’il
s’adressait ? Oui, certainement. Elle voulut l’ignorer mais elle n’y parvint
pas.
« Effectivement…,
dit-elle d’une petite voix timide. Ma meilleure amie m’a laissé tomber, tout le
monde m’a laissé tomber. »
« Pourquoi
? »
« Je n’en
sais rien, répondit-elle tristement. »
Elle se remit
à verser de douces larmes.
« Je
m’appelle Michael. »
Elle
reconsidéra l’homme et esquissa un petit sourire timide.
« Ashley. »
Il sourit.
« Dis-moi
seulement ce qu’il t’arrive. »
Pour qui se
prenait-il ? Il était vieux, laid et dégoûtant ! Elle regarda autour d’elle. À
côté d’eux se trouvait un buisson fleuri, Ashley arracha délicatement une des
fleurs qui s’y trouvait. C’était une fleur couleur safran, dont le centre était
entouré de blancs pétales. Elle est belle, se dit-elle, voici bien la seule
chose dans ce parc qui est plus beau que moi.
Elle regarda à
nouveau l’homme et voulut partir. Mais après une courte hésitation, elle se dit
que ce vieux monsieur était la dernière personne à qui elle aurait parlé
d’ordinaire. En même temps, elle avait plus que jamais besoin de se confier à
quelqu’un. Elle enroula une mèche de ses cheveux autour de son index et reprit
la parole.
Elle lui
raconta comment sa meilleure amie Sabrina l’avait laissée du jour au lendemain
parce qu’elle l’avait critiquée sur sa coiffure et sur sa tenue vestimentaire
au lycée. Mais ce n’était pas sa faute, il fallait bien que quelqu’un le lui
dise après tout. Elle ne se sentait en aucun cas coupable, et pourtant c’était
à partir de ce moment-là que tout avait basculé dans sa vie. Sabrina, qui avait
particulièrement mal pris cette remarque, qui était loin d’être la première
venant d’Ashley, avait lancé un regard furieux et rempli de haine à son amie.
Elle avait d’abord regardé longuement la jeune fille, pour ensuite prendre ses
cahiers et ses livres de son casier, et partir sans prononcer un seul mot.
Pendant ce temps, Ashley, pour le moins du monde vexée par le comportement de
Sabrina, pensait seulement avoir fait une bonne action. Elle se regardait dans
son miroir afin d’observer chaque aspect de son visage. Elle souriait gaiement,
fière d’être la plus jolie du lycée. C’était ce qu’il y avait de plus important
pour elle, et elle aimait que sa beauté soit reconnue. N’ayant plus de cours
l’après-midi, elle était rentrée chez elle, en longeant le parc, où elle
adorait passer après les cours. Comme à son habitude, elle s’était arrêtée devant
la fontaine, afin de se rafraîchir et de regarder son reflet dans l’eau. Elle
était ensuite rentrée chez elle, en pensant à la tenue qu’elle porterait le
lendemain. Rien n’était différent. Seulement, le lendemain, en arrivant au
lycée, elle sentit le regard des autres élèves peser sur elle. Elle avait
d’abord pensé que tout le monde admirait sa beauté, mais elle comprit
rapidement qu’il se passait autre chose. Inquiète et n’ayant pas de miroir pour
vérifier si quelque chose n’allait pas sur son visage, elle alla trouver son
amie. Celle-ci se trouvait devant son casier et la regarda de haut en bas d’un
air critique. « Ce sont mes
cheveux qui sont mal coiffés ? demanda Ashley, essoufflée. » Sabrina
rit et ferma son casier. Ashley se sentit particulièrement idiote lorsqu’elle
entendit la réponse de son amie. Cette réponse qui était si franche, si
violente. Cette simple phrase qui résonnait en elle. « Je ne veux plus
jamais te parler, alors laisse moi passer, j’ai cours. » Suite à cela,
toutes les personnes qu’elle considérait comme ses amis suivirent Sabrina hors
des couloirs, laissant Ashley seule au milieu de la longue rangée de casiers.
La jeune fille était partagée entre un sentiment d’incompréhension et de
solitude. Elle alla alors dans sa salle de cours, non sans avoir vérifié avant
si ses cheveux n’étaient malgré tout pas ébouriffés. Puis vint la fin des
cours. Elle avait entendu tout son entourage la traiter de narcissique,
d’égocentrique ou même d’égoïste au cours de la journée. Mais malgré tout cela,
elle ne comprenait pas, parce qu’elle était la plus belle, elle le savait, et
elle ne comprenait pas pourquoi tout le monde l’avait laissée tomber, pourquoi
plus personne ne voulait rester à ses côtés. Elle voulait que tout redevienne
comme cela avait toujours été. Seulement maintenant, tout le monde avait décidé
de la laisser et elle savait qu’elle ne pourrait absolument rien faire pour
changer cela. Elle n’arrivait pas à comprendre les autres. Elle était si
parfaite, alors pourquoi plus personne ne voulait rester avec elle ?
Elle sécha les
larmes qui recommençaient à couler sur ses pommettes.
Michael
l’écoutait attentivement puis hocha la tête. Il n’avait rien dit par peur de
déranger la jeune fille. Le vieil homme accordait effectivement une réelle
importance aux paroles d’Ashley, même s’il trouvait les inquiétudes la jeune
fille futiles.
« Écoute,
je crois savoir d’où vient le problème, dit-il finalement, rompant ainsi le
silence qui s’était installé. »
« Quel
problème ? »
« Ashley,
tu accordes une trop grande importance à l’apparence, tu sais, la vie c’est
plus que ça, regarde. »
Alors elle
regarda le paysage de Central Park. Elle se trouvait aussi belle que les
oiseaux et les fleurs qui se trouvaient autour d’eux. Elle regarda le ciel qui
devenait de plus en plus beau, d’un bleu toujours plus intense après la longue
pluie de la nuit. Elle trouvait cela ridicule, mais elle savait qu’elle était
la plus jolie du parc, et que seul cela avait de l’importance de son point de
vue.
Elle sortit
son téléphone et bougea ses pouces sur le clavier. Elle se regardait à travers
l’écran, pour vérifier que ses larmes n’avaient pas faits couler son
maquillage.
« Tu es
une belle personne, Ashley, s’écria le vieil homme. N’oublie jamais ce qui
est important, c’est ce que tu es au fond de toi, ta personnalité, tes goûts,
ce sont ces valeurs qui comptent, regarde, moi, je suis âgé, ridé et
financièrement je ne suis pas verni, et pourtant je suis heureux et la vie me
sourit. Parce que le bonheur ne s’achète pas, il est juste là, autour de nous
et non pas dans l’apparence. »
Ashley rangea
son téléphone suite aux tristes paroles de Michael. Elle savait qu’il voulait
l’aider. Mais ce que Michael lui avait dit ne la toucha pas autant que ce qu’il
aurait espéré. Cependant, elle réfléchit aux paroles du vieil homme. Elle y
réfléchit très sérieusement.
Il savait que
ce qu’il venait de dire n’allait absolument rien changer, mais il osait espérer
que cela pouvait au moins faire réfléchir la jeune fille. A nouveau, un lourd
silence s’était installé. Au bout de quelques minutes, Ashley se releva , salua
gentiment le vieil homme d’un sourire et d’un petit signe de la main et partit.
Ce fut la dernière fois que Michael vit Ashley.
Elle avait
quitté le doyen depuis longtemps. Elle courait à présent dans New York. Puis
elle s’arrêta soudainement. Elle regarda une dernière fois son reflet et
arrangea le col de sa chemise. Il fallait que tout soit parfait.
Puis, plus
rien.
Le lendemain,
le vieil homme était toujours sur son banc, son journal dans ses mains, comme à
son habitude. Seulement, ce ne fut pas un sourire qui s’afficha sur son visage
quand il lut la première page du journal « Times ». Il fit tomber le
journal par terre. Il tomba de son banc et ne parvint plus à bouger. Une
ambulance arriva quelques minutes après qu’un touriste l’ait appelée. Un jeune
médecin accouru vers Michael et le transporta dans le camion, aidé par d’autres
ambulanciers.
« Que
vous est-il arrivé monsieur ? »
C’est ici que
Michael dit ses dernières paroles.
« Regardez
la première page », réussit-il faiblement à prononcer
« Ashley
Hastings, 16 ans, s’est suicidée hier soir, sur le pont de Brooklyn, » lut le
secouriste.
Michael mourut
quelques heures après d’une crise cardiaque lors du déplacement vers l’hôpital
le plus proche.
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